Discussion sur le Yi

  • Alice Korovitch

    Bonsoir à tous !

    Beaucoup d’entre vous ne sont pas sur l’ami facebook, ou tout simplement ne vont pas forcément fouiner dans les commentaires des publications des nombreux groupes concernant la médecine chinoise… on y trouve parfois de jolis échanges, comme ci-dessous.

    La publication portait à l’origine sur une interrogation à propos de l’emplacement d’un point d’acupuncture, qui diffère selon les écoles/traditions/etc… peu à peu le discours s’est orienté vers l’importance du Yi, bien supérieure à la connaissance d’un emplacement soit-disant exact. Un confrère demandait alors où les textes classiques parlent de cette notion de Yi.

    Un participant :
    « Il semble que la plus ancienne référence textuelle à cette idée est celle que l’on trouve dans la biographie du médecin Guo Yu 郭玉, que l’on peut lire dans le Livre des Han postérieurs (Hou Han shu 後漢書).

    醫之為言意也。腠理至微,隨氣用巧,針石之閒,毫芒即乖。神存於心手之際,可得解而不可得言也。
    Pour ce qui est de l’acte de médecine, on parle d’intention. Des pores de la peau [litt. des couli] jusqu’au plus subtil, on suit le Qi et l’on fait preuve de dextérité, et quant au trou fait par l’aiguille de pierre ou de métal, il suffit d’un rien [litt. que l’on se trompe d’un poil] pour que tout soit compromis. Le plus merveilleux [litt. Le Shen] se trouve entre le Cœur et la main, et s’il est bien possible de le saisir, il est en revanche impossible de l’expliquer.

    Il me semble que l’on a par la suite attribué à Zhang Zhongjing une maxime du type 醫者意也 [la médecine c’est l’intention], mais je ne saurais pas vous dire si c’est avéré ou si c’est une construction faite a posteriori, comme on en trouve souvent dans l’histoire des grands noms de la médecine en Chine. Dans tous les cas, on dirait bien qu’il n’y a aucune trace de cette phrase ni dans le shanghanlun ni dans le jingui. »

    Daniel :
    « Grand merci pour ces précisions ! C’est un thème passionnant, le yi. Je pense que la traduction de « yi » par « intention » méritait un peu plus d’attention. Elle me semble trop incomplète, voire trompeuse dans le contexte de la pensée médicale traditionnelle chinoise. Et pourtant, comme ça vient naturellement…
    Yi, c’est aussi « idée », « image », « opinion », « avis », comme vous le savez sans doute ; je considère que notre choix habituel de traduire « 意 » par « intention » viens d’un fond culturel Occidental où la volonté de l’individu, donc son « intention » (dans le sens de « j’ai l’intention de faire telle chose »), est placée en premier plan. Il me semble que, pour nous, affirmer la direction de notre désir paraît plus puissant que dire « j’imagine faire telle chose », ou même (ici pas trop sûr, le français n’étant pas ma langue maternelle) « j’envisage de faire telle chose »; la forme plus « faible » étant « je me vois en train de faire telle chose ». Au fond, c’est la dichotomie réel/imaginaire – une opposition typique de notre pensée, où « réel » est identifié avec « vrai » et « imaginaire » avec « faux , pas vrai ».
    Or, nous savons que des textes d’alchimie interne (« le secret de la fleur d’or » par ex.) et des maîtres taoïstes emploient aussi le mot 光 guang, lumière, pour parler du 氣 qi; n’est-ce remarquable que le souffle puisse avoir un aspect visuel, plus éloigné conceptuellement de l’idée newtonienne de « force » ? Sous cette lumière 😊 ne pourrions-nous considérer la visualisation d’images pendant le travail en acupuncture comme particulièrement congruente avec ce rapport entre yi et qi?

    Participant :
    Merci pour ces lumières 😀
    Ce que vous dites est très juste. Dans un travail de traduction, on peut considérer que « intention », utilisé dans le cadre de la médecine chinoise englobe les éléments que vous venez de donner, même s’ils sont absents du terme en lui même, un peu comme pour le terme méridien : si , étymologiquement, ce dernier est incorrect, car il ne comprend pas dans ses acceptions la notion de circulation liquidienne, on comprend tout à fait de quoi il est question lorsqu’on l’utilise dans un cadre médical. L’erreur (ou plutôt l’imprécision) de départ est devenue à la longue une sorte de néologisme, une nouvelle acception du terme. Une autre solution serait de le laisser en transcription pinyin dans le texte français, mais si cette pratique fait sens pour des termes comme qi, yin et yang, je ne sais pas si c’est autant le cas pour yi. Le risque étant d’étendre indéfiniment cette pratique, et de ne plus avoir de traduction mais plutôt des suites interminables de termes en pinyin reliés par des verbes et des conjonctions 🙃
    Le débat est ouvert !

  • Vous devez être connecté pour répondre à ce sujet.